
Il fut un temps où votre collègue de bureau vous demandait, en fin de réunion, de bien vouloir lui transmettre la présentation PowerPoint avant la prochaine séance de travail… Aujourd’hui, il vous assène de vous « forwarder la prez en PTT avant le prochain brainstorm relatif au kick-off » et il peut même, s’il est dans un moment de niaque, être plus volubile en ajoutant que « ce serait bien que vous preniez le lead du benchmark, quitte à devoir conf-caller en one to one car il est busy avec plein de pitchs dans le pipe, qu’il doit drafter asap pour reprendre un truc from scratch à 360 sur le KPI à inclure dans le storytelling… » ! Bien évidemment, si cette tirade est volontairement caricaturale, on n’est quand même pas loin d’un bon résumé de l’évolution du langage en entreprise, ou plutôt de son jargon, désormais composé d’expressions, de termes et de tics verbaux mêlant anglicismes, acronymes, néologismes et abréviations. Un idiome – qu’on appelle le corporate speak – assez commun à pas mal de secteurs d’activité, mais tout particulièrement prégnant dans celui de la com, ce qui est plutôt paradoxal puisqu’il n’est pas inutile de rappeler que la fonction première de la communication est bien la faculté d’arriver à se faire rapidement et clairement comprendre de tout le monde… Bien sûr, en règle générale, chacun – au risque de passer pour un vieux schnock ! – est rompu à ce lexique porté par les codes des startups, du conseil et des environnements de travail internationaux.
Mais cette langue hybride, censée rendre la communication plus « rapidement efficace » et développer le sentiment d’appartenance à la communauté/entreprise, commencerait sérieusement à fatiguer une partie des salariés Français. C’est ce qu’il ressort d’une récente étude menée par Preply avec l’institut de sondage Censuswide, auprès de 1 500 Français afin de mieux comprendre leur rapport à ce nouveau vocabulaire, désormais très présent dans les bureaux. Selon les résultats, l’expression la plus agaçante est « On revient vers toi ». Elle devance de peu « C’est OK » et « C’est dans le pipe ». Le top 10 des expressions les plus détestées est complété par « Sortir de sa zone de confort », « Brainstormer », « Prendre le lead », « On fait un point », « Asap », « Je te mets dans la boucle » et « Pitcher ». Par ailleurs, les formulations jugées trop floues, trop passives-agressives ou trop managériales sont plutôt critiquées. « Être force de proposition » ou encore le mot bienveillance figurent également parmi les expressions qui crispent le plus. L’étude montre aussi qu’environ 16 % des Français considèrent les anglicismes de bureau comme souvent agaçants. Dire « Deadline », « Feedback » ou « Pitcher » dépasse la quête d’une com plus universelle, plus directe et opérationnelle pour devenir un marqueur culturel associé à la performance, à l’agilité et à l’innovation. Et forcément, en Anglais… c’est beaucoup plus hype ! Au final, il apparait que derrière cette modernité affichée, ces expressions peuvent aussi créer de la distance ou perdre de leur sens initial en devenant des tics de langage plus que des vecteurs de com favorisant un entre soi excluant. A force de vider de leur sens les mots, d’utiliser des expressions dans un cadre pas forcément adapté, d’en inventer pour sembler plus sachant ou important… on finit par ne plus rien avoir à dire !

